Victor Pilars
5 JUIN - 29 JUIN 2025
ETABLISSEMENT D’EN FACE
English text
L'humour
de Victor Pilars
Voici l'élément de communication accompagnant l'exposition « Untitled » de Victor Pilars. Une carte postale reprenant au format A6 l'une des œuvres exposée au format A4. La mise en page diffère de l'une à l'autre.
On a connu des visuels plus excitants et des titres moins communs. Mais au fond, peut-être sont-ils caractéristiques de l'humour peu évident de cette exposition en particulier, et du travail de Victor Pilars en général.
Qualifier cet humour est par ailleurs une tâche embarrassante. Le premier mot qui me vient est celui de clownesque. C'est-à-dire l'association d'éléments qui relèvent directement d'une situation donnée. Un engagement physique et verbal à la fois exagéré et minimal. Quelque chose proche du mime, teinté de mélancolie. Désuet et contemporain.
La description de certains travaux permettra peut-être de rendre cette intuition plus sensible.
Le premier est un tableau de 30X40 cm de couleur lilas accroché sur un mur jaune pâle dont la partie basse est peinte dans un gris-vert, encadrée par une plinthe de la même couleur. La paresse suggérerait que l'association du jaune au vert-gris aboutisse au lilas. On s'aperçoit vite que non et, plutôt que de trouver l'hypothèse saugrenue, on préfère penser que ce Victor Pilars est un bien mauvais peintre ou une sacrée andouille. Puis vient son titre : « Quality ». On se le répète, l'associe à desqualities connues (les bonbons Quality Street et leur boîte d'un mauve immonde, « The Man Without Qualities » qu'il faudra bien lire un jour, ou pire encore : le contrôleur qualité) au point que le mot finit par en être dégoûtant d'être ressassé. Comme un visage humain que l'on regarderait trop longtemps, avec une intensité exagérée.
« Etablissement d'en face », reproduit sur la carte postale, procure une sensation voisine. Outre le jaune hideux du surlignage qui évoque l'usage traumatique d'un logiciel de traitement de texte, le papier lui-même semble en fâcheuse posture. Scotché sur une porte à moulures, un relief en plein milieu dans toute sa longueur (équivalent de la barre en métal d'un canapé-lit). Le pire endroit pour accrocher une feuille de papier. La perversité est poussée jusque dans l'usage d'un ruban adhésif crystal, quasi invisible, raffinement d'esthète. Non-content de faire souffrir cette pauvre feuille, V. Pilars a également gâché le nom « Etablissement d'en face », à force de répétions imposées. On commence à éprouver le début d'un réjouissement.
Le comique de répétition se poursuit avec la projection d'une image statique. Le mot FACE écrit dans une typographie solennelle, grise. Elle semble avoir été dessinée à la main, coloriée à la mine de crayon, puis numérisée. À l'échelle 1 ? Projetée sur une planche de mdf de la même couleur que le mur. Jaune indécis. Ce FACE, ou plutôt cette face, impassible mais projetée comme un film, sorte de screentest sans visage, se répète à l'infini. On aimerait y lire quelque chose, mais elle ne dit rien. Plus on s'approche moins on voit. Le face à face est contraint par la qualité de résolution, moyenne, du vidéoprojecteur. Assiste-t-on enfin à l'apparition de la low fidelity à laquelle les trains de la Deutsche Bahn nous ont habitué dans leur version low punctuality ?
Dans une petite pièce carrée, deux tableaux se font face. La forme qui les identifie serait celle de l'avant d'un train vu de profil. Deux trains donc, qui tournent en rond comme deux idiots, chacun sur sa voie car accrochés à des hauteurs légèrement différentes. Ce duo est gratifié de quelques phrases sur la feuille de salle :
« The forms that are shown refer to the front of a train, seen from the side. I started to think of trains as a carrier for people and their thoughts. And that the logo of the trains would be a reduction of their thoughts. One thought. »
Voilà qui donne une piste sur les motivations derrières ces travaux. Un fil de pensées qui mène à des abstractions. On peut supposer que les autres objets exposés procèdent d'un même cheminement, bien que nous n'en sachions rien. L'idée d'un train rempli de voyageurs dont les pensées sont réduites à une seule, et cette unique pensée abstraite en un logo, c'est effrayant. Ces deux tableaux ont pourtant l'air bien inoffensif.
Inoffensif est aussi le dernier élément exposé : « Background of internet advertising, screenshot ». Un petit rectangle opérant un dégradé de couleur verte sombre, à peine collé sur une feuille blanche, à peine plaquée sur une fine planche de carton maintenue par quatre malheureux clous. Le tout est accroché à une hauteur majestueuse en rapport avec la cheminée bourgeoise qu'il côtoie.
Mais alors, ce clownesque que j'évoquais plus haut, n'aurait-il pas à voir avec le poncif de l'installation ? Il y a bien ici un jeu dans le rapport que le corps du, de la visiteuse, entretient avec les œuvres, toutes accrochées à des hauteurs différentes dans un espace qui leur est peu hospitalier. Et, plus que dans la formeinstallation, l'humour se situerait dans la justesse de l'accrochage en escalier. Ce qui aurait pu passer pour la facilité d'un gimmick prend l'aspect plus énigmatique d'un choix pertinent. Un accrochage réussi, n'est-ce pas bizarre ?
La répétition des mots et celle des gestes passent par des canaux très étroits dans cet espace d'exposition plutôt dégagé. Ce qui aurait peut-être pu s'écrire se contorsionne ici en tableau couleur lilas. L'inconfort fait rire : de ne pouvoir nommer avec certitude ce que l'on voit, de sa propre présence soudain cernée par un dispositif précis.
Cyriaque Villemaux